« Je ne me reconnais plus » : la pensée vient devant le miroir de l’entrée, au milieu d’une conversation qui ne porte plus que sur les siestes, ou après une réaction dont on ne se serait pas cru capable. Ce sentiment de ne plus se reconnaître est d’autant plus difficile à dire que l’enfant est aimé, parfois attendu depuis longtemps, et que l’entourage s’attend à de la joie.
Voici un exemple fictif. Inès, architecte, avait la réputation de ne jamais s’énerver en réunion. Trois mois après la naissance de sa fille, elle s’agace à voix haute contre un livreur en retard, règle la maison au quart d’heure près alors qu’elle n’a jamais tenu d’agenda, et croise dans le miroir de l’entrée une femme en manteau d’avant qui ne lui ressemble pas. Son malaise tient à ses réactions et à son image. L’amour qu’elle porte à sa fille, lui, n’est pas en question, et c’est bien ce qui la fait s’en vouloir.
Ne plus se reconnaître : un remaniement de l’identité
Devenir parent amène à réorganiser l’idée que l’on se fait de soi, de façon variable d’une personne à l’autre. Cowan et Cowan, cités dans un article de la revue Thérapie familiale (2013) consacré à des couples de même sexe, décrivent une restructuration de l’identité pour y inclure celle d’« être parent ». Cette identité s’additionne à celles qui existaient déjà, comme être adulte ou membre d’un couple. Le « je » d’avant reste, et la place qu’il occupe change.
Selon une synthèse de 2014 parue dans les Cahiers critiques de thérapie familiale, la transition vers la parentalité a surtout été étudiée auprès de couples hétérosexuels. Elle y apparaît comme un passage potentiellement stressant, marqué par la fatigue et par une baisse de la qualité de la relation et de la santé, en particulier chez les femmes. Les effets de la fatigue sur le couple sont abordés dans l’article Pourquoi le manque de sommeil fragilise le couple après l’arrivée d’un bébé. L’Institut national de santé publique du Québec indique que cette transition se fait sans trop de mal chez la majorité des femmes et des hommes, tandis que chez d’autres les changements causent un stress et une détresse psychologique importants.
Pour les mères, un terme existe : la matrescence. Un commentaire d’opinion paru en 2024 dans Frontiers in Psychiatry plaide pour l’employer en psychiatrie périnatale et la décrit comme un cadre qui reconnaît à la fois les difficultés et les opportunités de la maternité, et qui souligne le caractère normatif du développement de soi de la mère. Le mot est construit sur la maternité. Pour les pères et les coparents, on parle plutôt de transition vers la parentalité ou de remaniement identitaire, des expressions mieux établies dans la littérature.
Le deuil de la vie d’avant et la place du « je »
L’expression « deuil de la vie d’avant » vient du langage courant, pas de la recherche. Elle nomme pourtant quelque chose que l’on reconnaît : ne plus pouvoir décider à dix-neuf heures d’aller au cinéma, par exemple. Ce regret et l’attachement à l’enfant peuvent coexister dans la même journée. Ne plus se reconnaître peut tenir à un détail de ce genre autant qu’à une impression d’ensemble.
La culpabilité s’en mêle facilement. Dans sa brochure Santé mentale, grossesse et parentalité, Psycom, organisme public d’information en santé mentale, relève que les mères, les pères et les coparents ont du mal à exprimer leur souffrance et à demander de l’aide. Le regret de la vie d’avant peut donc rester tu. L’idée de parent suffisamment bon, formulée par le pédiatre et psychanalyste Donald Winnicott, desserre l’exigence de perfection que certains s’imposent. Elle est détaillée dans l’article Le parent suffisamment bon.
Plutôt que de s’en tenir à l’impression d’être devenu quelqu’un d’autre, on peut chercher ce qui manque précisément, par exemple l’entraînement du jeudi soir. Savoir si tout reviendra à l’identique, personne ne peut le dire à l’avance, et certains goûts auront peut-être changé.
Pères, coparents, familles homoparentales, adoption
Chez les pères, la Fondation pour la recherche médicale indique que la tristesse s’exprime moins que chez les mères, avec davantage de colère et d’irritabilité et, parfois, des conduites addictives. Selon ameli, le père ou la conjointe peut aussi présenter des syndromes dépressifs dans les mois qui suivent la naissance, d’autant plus que la mère elle-même souffre de dépression.
Dans les familles homoparentales, la synthèse de 2014 déjà citée note que les parents doivent établir leur légitimité et obtenir la reconnaissance de leurs familles d’origine et de leur entourage, et que peu d’études portent sur les pères gays. Quand des proches contestent leur place, ne plus se reconnaître dans le rôle de parent peut s’accompagner d’une question de légitimité.
Après une adoption, des symptômes dépressifs existent aussi chez certains parents, à des taux très variables selon les études, qui sont surtout anglo-saxonnes.
Quand en parler à un professionnel de santé
Ne plus se reconnaître ne suffit pas, à soi seul, à parler de trouble. La brochure de Psycom, réalisée avec le Centre collaborateur de l’OMS de Lille, pose pourtant la question : comment savoir si les hauts et les bas font partie des étapes de la transition vers la parentalité ou s’il faut en parler à un professionnel de santé ? Elle part du constat que les troubles psychiques périnataux, la dépression en particulier, restent insuffisamment dépistés.
Ces repères valent pour toutes les mères, tous les pères, coparents et parents adoptifs. La page d’ameli sur le baby blues et la dépression du post-partum explique la différence entre les deux, et l’article Baby blues ou dépression post-partum reprend la question. Certains signes justifient d’en parler à un professionnel :
- une tristesse qui dure ;
- une anxiété envahissante ;
- une perte d’intérêt pour ce qui comptait jusque-là ;
- une difficulté à s’occuper de l’enfant ;
- chez certains pères, une colère ou une irritabilité qui prennent de plus en plus de place, ou une consommation de produits qui augmente.
Cette liste ne constitue pas un outil de diagnostic, que seul un professionnel de santé peut poser. La sage-femme, le médecin traitant ou la PMI peuvent être un premier interlocuteur, et le psychiatre intervient pour un diagnostic et un traitement éventuel. Des idées de suicide, pour soi ou pour un proche, justifient d’appeler sans attendre le 3114, numéro national de prévention du suicide, gratuit et joignable 24h/24. Il s’adresse aussi à l’entourage.
Un psychologue ou un psychopraticien peut accompagner la réflexion sur ce qui change dans l’identité, dans le cadre d’un accompagnement à la parentalité, sans poser de diagnostic ni prescrire. Il s’agit de mettre des mots sur ce qui a changé, sur ce qui manque et sur ce qui se découvre, à son rythme, sans promesse de retrouver à l’identique la personne d’avant.
Si cette impression s’installe et pèse sur votre quotidien, vous pouvez en parler lors d’un rendez-vous au cabinet, à Montreuil.
Sources
- Thérapie familiale (2013) : identité de parent et couples de même sexe
- Institut national de santé publique du Québec : santé mentale périnatale
- Frontiers in Psychiatry (2024) : la matrescence en psychiatrie périnatale
- Fondation pour la recherche médicale : la dépression du post-partum chez le père
- ameli : baby blues et dépression du post-partum
- Cahiers critiques de thérapie familiale (2014) : transition vers la parentalité
- Psycom : brochure Santé mentale, grossesse et parentalité (présentation)
- Psycom : brochure Santé mentale, grossesse et parentalité (3114)
Cet article propose une information générale. Il ne remplace ni un diagnostic ni une consultation avec un professionnel de santé. Si vous traversez une période difficile, vous pouvez en parler à votre médecin ou à un professionnel de l’accompagnement psychologique.
